Les damnés des champs
Le 3 octobre, à l’appel de Cancer Colère, de la Confédération paysanne, du CSVPO et des Soulèvements de la Terre, 10 000 personnes se sont rassemblées devant l’usine de production de pesticides Syngenta, à Saint-Pierre-la-Garenne (Eure). Dans la vallée des lymphomes, la colère s’est heurtée aux gaz lacrymogènes. 11 h. Gaillon, dans l’Eure. La Seine se prépare à être longée. Elle ne se voit pas mais se devine à la manière dont elle est pointée du doigt par les voyageurs arrivés en train de Rouen ou de Paris. Le soleil est bleu. Les traînées des avions se dissolvent dans les nuages. Les champs encerclent la zone commerciale où manifestants et riverains s’agglutinent. Cancer Colère, la Confédération paysanne, le Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest (CSVPO) et les Soulèvements de la Terre donnent leurs premières interviews sur le parking. Les portières claquent, les vélos recouvrent les lampadaires et les files d’attente devant les toilettes débordent de l’Auchan et du McDonald’s. Ils ne sont pas encore nombreux. L’important dispositif policier a eu le temps de tous les contrôler. Manifestants, riverains, y compris « les mamans aux cheveux blancs », s’exclame une militante. À chaque fois, les cartes d’identité sont prises et scannées. La police demande ensuite de vider les sacs par terre et saisit les masques chirurgicaux, FFP2, FFP3 et 3M. Elle en remplit des voitures et des fourgons, qui font des allers-retours, partant le coffre plein et revenant vide. 11 h 29. Un premier cortège de tracteurs klaxonne, escorté par les motos des forces de l’ordre. À chacun son drapeau : palestinien, bio et, pour la grande majorité, celui de la Confédération paysanne. 11 h 40. D’autres tracteurs arrivent, certains avec une remorque. 11 h 47. Deux bus affrétés par l’organisation déchargent leurs passagers. Entre-temps, des milliers de personnes ont envahi les lieux. Le rond-point à proximité du parking est paralysé. Ça grouille de monde, de pancartes, de slogans. Tous sont là pour ce que Michel Besnard, porte-parole du CSVPO, appelle « la maladie des agriculteurs ». La maladie des agriculteurs Ils sont des dizaines à raconter la même chose, à quelques détails près : En se rasant le cou, il bute sur une petite boule. Dans l’escalier, il s’arrête. Aspire. Expire. Sa salive est visqueuse. Sa toux grasse. Sa peau le démange. Ses ongles font le bruit de la craie sur l’ardoise et ses entailles suintent. Son traitement lui donne la nausée. Sa bouche s’irrite. Le goût du métal. Il n’a plus faim. Il ne veut plus chier. Il sue, énormément. Les draps sont changés toutes les semaines, puis tous les jours. Il maigrit, bien sûr. Sa peau flotte comme un t-shirt trop grand sur les os, et ses rides sont si longues qu’on pourrait y plier des origamis. Se lever. Ne pas tomber. Ne pas tomber. Se déplacer. Du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil, et puis du lit au lit. Après les nombreuses rechutes, il arrête le traitement. Sa peau jaunit. Est-ce que j’ai réussi ma vie ? Est-ce que j’ai réussi ma vie ? Épuisé, il pleure dans les bras de sa fille, assis, car il ne peut plus se lever. Ce lymphome non hodgkinien était comme la manifestation du 3 octobre. Il était politique. 12 h 20. Devant le rond-point, Fleur Breteau, porte-parole de Cancer Colère, cheveux courts, boucle d’oreille en forme de baleine et robe verte, s’adresse à ceux qui s’arrêtent pour l’écouter. « Il y a des pesticides dans les selles des nourrissons, dans le lait maternel… Les enfants naissent contaminés, les pesticides traversent la barrière placentaire. On attend quoi pour nous protéger ? » Ce qu’elle dit, l’Inserm l’a établi en partie. En juin 2021, un groupe d’experts de l’institut a passé en revue plus de 5 300 documents scientifiques. Sa conclusion : une « présomption forte » de lien entre l’exposition professionnelle à certains pesticides et six maladies (le lymphome non hodgkinien, le myélome multiple, le cancer de la prostate, la maladie de Parkinson, les troubles cognitifs et la bronchite chronique). Agriculteurs, applicateurs, ouvriers des usines de production : tous sont concernés. L’expertise va plus loin. Même niveau de présomption entre l’exposition de la mère pendant la grossesse et certains cancers de l’enfant : leucémies, tumeurs du système nerveux central. « J’ai donné dix ans de ma vie au cancer, reprend Fleur Breteau. Et les gens qui sont censés nous protéger ne font rien. » Le cancer est politique Vers 13 h 30, la police part. Elle laisse derrière elle quinze mille personnes selon les organisateurs, des tracteurs, des vélos, des fanfares et plusieurs kilomètres de route à occuper. Les ballons de Cancer Colère flottent au-dessus des têtes. Jaunes, noirs, blancs. Ils montent, redescendent, se tordent sous le vent. Les mots « Cancer » et « Colère » sont attachés à des ficelles. Par moments, les ballons ressemblent à des cerfs-volants. À d’autres, ils ressemblent aux sashimono, ces bannières portées par les samouraïs. À l’opposé de la conférence de presse improvisée, proche de la fanfare, flotte une odeur de tchep et de menthe. La nourriture est vendue à prix libre. La musique alterne entre « À bas l’État policier » et « Bella ciao ». Les élus comme Benoît Biteau (Les Écologistes) ou Mathilde Panot (La France insoumise) prennent la pose. Et les prises de parole s’enchaînent. À 15 h 02, les tracteurs partent, acclamés comme sur un champ de bataille, tandis que les conducteurs saluent comme la reine d’Angleterre. À 15 h 10, les premiers piétons les suivent. Les chevaux de la Garde républicaine avancent avec eux. Et tout autour, les photographes. Tous se dirigent vers Syngenta, à 4 km de là. Le groupe est l’un des plus importants fabricants mondiaux de pesticides et de semences. Il produit et vend des pesticides interdits en Europe dans des pays où ils restent autorisés. Une pratique que la géographe brésilienne Larissa Mies Bombardi appelle le « colonialisme chimique ». En 2017, selon une enquête de l’ONG
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