Au Festival d’Avignon 2026, L’expérience de l’orange sanguine, spectacle de danse participatif présenté au Théâtre du Train Bleu, met le public face à des choix qui interrogent son rapport à la morale et à la violence. En donnant aux spectateurs un cadre précis pour agir, la performance montre combien il est facile de considérer comme légitime ce qui est simplement autorisé, et pose une question plus large : jusqu’où faut-il respecter les règles lorsqu’elles conduisent à l’inacceptable ?
Dès son entrée, un sac en kraft est donné au spectateur. Dedans, une feuille A4, un crayon, une orange, un Babybel et une serviette en papier. L’utilité de chacun de ces objets sera dévoilée au fil de la performance des deux danseurs. La feuille A4 deviendra avion en papier, ou bulletin de vote à l’aide du crayon, l’orange et le Babybel se feront projectiles, tandis que la serviette servira à ceux qui auront préféré manger les deux derniers objets.
Écrire sur un tel spectacle n’est pas chose évidente, car trop en dire ruinerait son intérêt. Son meilleur public est un public non averti, qui s’y rend sans avoir pensé à la façon dont il allait se comporter.
Mais ce qu’on peut dire, c’est que le public est invité à être actif et influent dans le déroulé de la représentation. Les danseurs, comme les spectateurs, prennent part à un spectacle qui déplace progressivement, ou, devrait-on dire, insidieusement, le curseur moral habituel. Pour un billet de dix, vingt ou cinquante euros, est-il justifié de fairemal ?
Conscience morale, conscience sociale ?
Une des premières scènes illustre clairement cette idée. Un volontaire est appelé. Une voix off l’informe que le danseur à sa gauche s’apprête à boire un verre de lait, alors que celui-ci est allergique au lait. Le volontaire peut le laisser faire, et remporter une somme de dix euros, ou dire « stop », et empêcher le danseur d’avaler la boisson, cas dans lequel la mise sera perdue.
Cas de conscience morale ? C’est peut-être vouloir parler trop vite. Le volontaire n’est pas face à sa conscience, mais face à une centaine de spectateurs qui le fixent et qui sont prêts à juger de la façon dont celui-ci se comportera. Dix euros valent-ils une réprobation sociale générale ? Au volontaire sur scène d’en juger. La question se posera de nouveau, et sûrement différemment, avec une somme bien supérieure.
L’Expérience de l’orange sanguine – Crédit : Timea Fazakas
L’Expérience de l’orange sanguine interroge le rapport à la règle et met à nu l’entrechoquement des consciences au sein du public. La façon dont s’abrase peu à peu la limite du tolérable, en un temps si court, une heure à peu près, laisse difficilement indifférent. Cette question du « jusqu’où peut-on aller ? » fait écho à la performance de l’artiste serbe Marina Abramović en 1974, Rhythm 0.
Dans cette expérience d’une durée de six heures, l’artiste avait déposé soixante-douze objets sur une table, que les spectateurs pouvaient librement utiliser sur son corps. Si les premières actions avaient été douces, une rose offerte par exemple, elles avaient progressivement été remplacées par des agressions sur le corps de l’artiste parmi lesquelles scarifications et violences sexuelles peuvent être nommées. Lorsqu’un pistolet chargé d’une balle avait été placé dans la main de l’artiste et la bouche du canon plaquée contre sa tête, l’expérience morale ou sociale avait failli virer au macabre.
Car la performance réifiait le corps de l’artiste, la dignité humaine ne semblait être qu’un lointain souvenir pour ceux qui s’étaient adonnés aux pires exactions.
Rhythm 0 de Marina Abramović
Si L’Expérience de l’orange sanguine et Rhythm 0 mettent mal à l’aise, car elles montrent avec quelle simplicité la violence peut se débrider, les deux performances invitent également à se demander, sur le moment même ou a posteriori, s’il faut toujours se conformer aux « règles du jeu ».
Car « Avoir le droit », c’est rassurant, c’est légitimant. Marina Abramović donne le droit à son public de faire ce qu’il veut sur elle, et elle en prend toute la responsabilité. Il en est de même, à plusieurs reprises, dans L’Expérience de l’orange sanguine, comme à travers l’exemple du verre de lait. Le volontaire appelé sur scène pourrait laisser boire le danseur et remporter la mise. Il en a le droit, il ne risque rien, excepté, comme mentionné auparavant, une réprobation sociale venant du public.
« Je vais […] voir jusqu’ou le public peut aller. »
Marina Abramović pour Rhythm 0 (1974)
Pourtant, même en disant « stop », le volontaire se plie aux règles qu’on lui a données et il n’essaie pas d’échapper à un choix à deux entrées. Il ne s’agit pas ici de critiquer cela, mais de l’interroger, et de distinguer deux attitudes. La première prend les règles du jeu qu’on lui donne comme évidentes, elle en fait son point de départ. La seconde s’installe en deçà de cette évidence et questionne les règles qu’on lui donne.
Le philosophe tchèque Jan Patočka distingue ces deux façons d’être dans une conférence en 1975 intitulée « L’homme spirituel et l’intellectuel ». L’homme spirituel est « en quête », il est capable de s’étonner. Son attitude, c’est « la mise en question de ce qui passe d’ordinaire pour évident ». Par contraste, l’homme intellectuel vit sur « un sol ferme » et rassurant d’évidences et de pris pour acquis. Le spirituel s’installe dans le « déracinement », l’intellectuel dans le figé.
Crédit : Raphaël Tailliez
La fin de L’Expérience de l’orange sanguine met le public face à une scène pour le moins dérangeante, que les spectateurs peuvent interrompre par des moyens spécifiques, donnés par la voix off.
Sur scène, le danseur verse des seaux de lait glacé sur la danseuse, ligotée et bâillonnée sur une chaise. Pour interrompre la scène, la voix off indique au public que celui-ci doit lancer des oranges sur le danseur, ou des avions en papier sur scène. Si un certain nombre d’oranges ou d’avions en papier atteignent leur cible, la scène de torture prendra fin. Malgré l’engouement et l’énergie des spectateurs pour stopper la scène selon les règles du jeu, le chemin pour y parvenir paraît laborieux.
« L’homme spirituel […] jette à la figure de la société et de tout ce qu’il trouve autour de lui la non-évidence de la réalité »
Jan Patočka dans Liberté et sacrifice : Écrits politiques (1934 à 1977)
Mais la performance, contre toute attente, peut s’interrompre avant. Dans une des représentations, une femme du public est allée voir le danseur et lui a demandé de cesser. Elle a refusé l’évidence qu’on lui proposait. La scène de torture s’est terminée ainsi : il suffisait donc d’une femme spirituelle dans cette foule d’intellectuels.
Plus qu’une morale ou qu’une leçon à tirer d’un tel spectacle, cette représentation constitue peut-être davantage une invitation : celle de ne pas oublier qu’il y a toujours un espace pour penser le « hors », le pas de côté, pour s’installer en amont du pré-donné. ■