Depuis la mi-septembre, les lycéens se mobilisent partout en France pour revendiquer davantage de moyens et de meilleures conditions d’apprentissage. Après plusieurs semaines de blocages et de manifestations, la contestation ne faiblit pas, et ce malgré les mesures annoncées par le gouvernement le 26 octobre. Rencontre avec Nina, élève en terminale au lycée Voltaire dans le XIe arrondissement de Paris, qui a rejoint le mouvement dès ses prémices.
Dans le sac de Nina*, il y a des tracts récupérés au fil des cortèges, des numéros d’avocats et des précautions à suivre en cas de garde à vue. Du haut de ses 17 ans, la lycéenne a appris à anticiper ce qu’elle espère ne jamais voir arriver. Blonde, les cheveux soigneusement plaqués en arrière, elle arbore une pancarte qui donne le ton : « plus de budget dans les lacrymos que pour nos stylos ». Elle revient tout juste de la place de la République, où les manifestants se sont à nouveau donné rendez-vous. Mais lorsqu’elle raconte son engagement, douce et placide, le tumulte de la rue semble déjà loin.
« On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans » : c’est l’incipit d’un poème de Rimbaud, qui dépeint avec ironie un état d’esprit propre à la jeunesse. Derrière cet adage, il est question d’un âge où l’insouciance, l’enthousiasme et la fougue l’emportent sur les déconvenues. Sous la plume du poète, cette humeur prend les traits d’un adolescent qui flâne sous les tilleuls et s’abandonne aux premiers émois amoureux. Nina, elle, arpente le boulevard Voltaire sous les platanes, les yeux rougis par les gaz lacrymogènes. L’air du soir n’a rien d’une promesse romantique. À la douceur des nuits d’été, elle oppose la rudesse des cortèges. L’insouciance de Rimbaud semble loin. La fougue, elle, est intacte, nourrie par une conscience politique qui s’est forgée très tôt.
– Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
– On va sous les tilleuls verts de la promenade.
[…]
Nuit de juin ! Dix-sept ans !
– On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête…
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête…
La première fois que Nina a manifesté, elle était encore assez petite pour tenir sur les épaules de son père. À la maison, la radio tourne, la politique et la culture occupent les conversations. Sa mère travaille dans la production audiovisuelle, son père dans le théâtre. Nina, elle, aime la musique, le cinéma, la danse. Elle écoute du Jul et France Inter. Si ses parents lui ont transmis curiosité et ouverture d’esprit, le lycée a joué un rôle de catalyseur : « on débat beaucoup avec mes amis, tout le monde est très instruit sur les enjeux politiques, donc c’est important de connaître les bases et d’avoir un avis pour être intégré ». Après un premier blocus en seconde, son engagement n’a cessé de grandir. « C’est important de se construire son avis politique, d’avoir des revendications et de les défendre, parce que c’est nous qui allons reprendre le monde de demain », dit-elle, souriante et volubile. Manifester, pour Nina, c’est déjà tenter d’en dessiner les contours.
Sa première cible, c’est Parcoursup*, qu’elle juge « stigmatisant et sélectif ». À ses yeux, le logiciel enferme les élèves dans des cases et reproduit les inégalités. Nina sait qu’elle bénéficie d’un environnement privilégié, grâce à sa famille et à son lycée. Mais elle n’a pas oublié pour autant les bâtiments délabrés de son collège en réseau d’éducation prioritaire, dans le XXe arrondissement de Paris. Ni les classes de 42 élèves lorsqu’elle était en seconde au lycée Victor Hugo, avant d’obtenir une dérogation. Si elle n’est plus touchée par cette précarité, elle entend se mobiliser aux côtés de ceux qui continuent d’en subir les conséquences.
Alors, quand Nina apprend qu’un blocus se prépare à Voltaire, elle n’hésite pas. Mais elle a parfois le sentiment qu’on ne retient du mouvement que le bruit. « Pour une fois, on nous entend, mais pas de la bonne manière », résume-t-elle. Elle regrette que les jeunes soient perçus comme des « sauvages », des « gens dangereux », loin de ce dont elle est témoin dans la rue. Car désormais, les élèves ne se retrouvent plus en classe, mais sur les grands boulevards, un nouveau couloir à ciel ouvert, où ils arpentent le pavé ensemble. Nina y croise des camarades peu habitués à se mobiliser, des professeurs, des parents venus soutenir les jeunes. « Ça réunit plein de gens différents », se réjouit-elle. Ce qui la touche, surtout, c’est la solidarité qui se manifeste jusque dans les moments de tension. De quoi lui donner, malgré tout, de l’espoir.
Nina a peur de l’avenir, s’inquiète du climat, doute du système scolaire. Le bac approche, elle voudrait ne pas prendre de retard, ne pas avoir à choisir entre ses études et ses convictions. Sérieuse, Nina a déjà bien des raisons de l’être. Mais sous ses craintes affleure une forme d’espoir, et derrière sa douceur, une détermination sans faille. À 17 ans, Nina ne sait pas encore quel monde l’attend. Mais les déceptions des générations précédentes ne sauraient condamner la sienne à l’inaction : « ce n’est pas parce que vous n’avez pas réussi à faire changer les choses que nous, on ne peut pas essayer. » ◾️
Anna Peytavi
*Le prénom a été modifié.
*La plateforme d’orientation post-bac mise en place en 2018.



