Au commencement, il n’y avait ni genre, ni nom, ni oppression, seulement des boules de chair. Puis les adultes dirent : « Tu es homme », « Tu es blanc » ou « Tu es différent », et les bébés furent.
L’État et les institutions, sous couvert d’égalité, rêvent d’un seul modèle d’humain (cf. Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen). Un modèle simple, uniforme, contrôlable. La réalité est bien plus complexe. Alors l’État simplifie. Il rabat la complexité humaine à quelques traits. Nom. Âge. Nationalité. Sexe. Couleur de peau. Capital économique, culturel, social. Facticité… Assez pour classer et distinguer ce qui se conforme et ce qui dévie2.
Pour éviter le schéma répressif de la normalisation, les enfants apprennent très tôt le camouflage. Ils savent que ni leur environnement ni leurs parents ne sont omniscients. Tant qu’ils restent invisibles, ils croient pouvoir échapper à la violence. Ptite Sœur, 9 ans, se cache pour danser dans les vêtements de sa mère. Femtogo confie avoir essayé toute sa vie de vivre undercover et, reprenant Aznavour, d’être « un homme, oh comme ils disent, [qui se] travestit pour [se] protéger ». Ce mutisme forcé, mais salvateur pour des enfants, est un thème qui irrigue la culture queer. Dans Fire in My Belly (1987), l’artiste LGBT David Wojnarowicz a la bouche cousue… tout comme sur la cover de Pretty Dollcorpse.
L’abandon des adultes et des institutions devient palpable. Les enfants ne sont plus seulement étiquetés, la marginalité les pousse à se retrouver seuls face à la brutalité du monde. C’est dans ce contexte que des séquelles liées à des traumatismes peuvent croître.
La précarité, de son côté, traverse toute son œuvre. Son père travaille à l’usine, sa mère se refuse toute dépense hédonique, et lui s’accroche à l’école pour toucher la CAF, CAF qui lui permet notamment de s’acheter une paire de chaussures pour la rentrée.
L’agression lui a appris trop tôt qu’il pouvait être désiré ; la pauvreté qu’il était dépendant de l’argent ; l’homosexualité qu’il était un paria… De ce triple héritage nait un constat : le corps peut devenir un capital.
Alors il installe Grindr, une application de rencontre gay. Son corps outragé, enchaînant les wc, « les chiottes de la ville » puis les F1. Son corps brisé, obligeant l’enfant à posséder une arme « car les porcs ont 50 ans ». Son corps martyrisé, tombant amoureux d’un groomer… d’un violeur. Son corps libéré ? illusoirement bien sûr. L’alcool et les drogues n’anesthésient que brièvement le sang dans le rectum, la septicémie et les traumatismes.
« L’homme en blanc du CeGIDD se coupait les couilles. Je tournais comme une toupie, je faisais mal au crâne. Je ne me protégeais pas, ça les faisait serrer, eux. Quatre-cents balles : la boîte de médocs, je ne l’ai pas prise. Pour soigner les traumas, le môme sort la vovo (vodka) bas prix. Le Truvada (médicament antirétroviral) me donnait envie de dégueuler. Le docteur m’a dit : « Tu joues à la roulette russe des IST » »
La violence dépasse l’humain. Les institutions ne protègent plus, les parents ne peuvent pas comprendre et le monde n’a plus d’ordre. Logiquement, l’enfant se tourne vers la seule autorité supposée au-dessus de tout : Dieu.
Mais où était-Il ?
L’échelle des corps — enfants violés, violentés, devenus violents et drogués — et l’échelle des peuples — enfants fichés, déportés, gazés ou brûlés vivants — partagent un point ontologique : le mal peut dépasser l’entendement, et rien ne semble les protéger.
Hans Jonas à l’Université de St. Gallen en 1983 (image modifiée). Pour son auteur, Le concept de Dieu après Auschwitz, n’était qu’un « balbutiement » philosophique.
Cette réflexion rejoint celle de Hans Jonas dans Le concept de Dieu après Auschwitz3. En créant, Dieu a renoncé à être tout. Il s’est retiré et a parié qu’un monde livré à lui-même saurait être autonome. L’Homme est libre de croire ou de ne pas croire, mais Dieu, s’Il est omniscient, a cru en l’Homme, a eu foi en l’humanité. « Dès lors, tout pouvait arriver, y compris l’échec, y compris Auschwitz. ». Y compris Gaza. Y compris l’exploitation sexuelle. Y compris l’histoire de Femtogo et de Ptite Sœur.
Si Dieu ne protège pas, ne gouverne pas, ne punit pas, les humains sont orphelins. Ils doivent agir, rendre des comptes et se réparer seuls. Aucune transcendance ne tient. Il faut donc chercher ailleurs et la philosophie existentialiste semble offrir les outils pour penser ce vide. Le succédané de Dieu devient alors la liberté humaine.
L‘existentialisme
Sartre disait « L’homme est condamné à être libre »4. Chaque choix entraîne des conséquences. Chaque choix impose une responsabilité de l’individu. Bien sûr, il serait injuste d’imputer à un enfant de huit ans ses réactions immédiates (prostitution, drogues, etc.). Sa liberté commence après. Peut-être dix ans plus tard. Elle est dans la manière de se relever, de rebondir, d’éviter de rester enfermé dans la case « victime », qui le condamnerait à un mal-être éternel.
Jean-Paul Sartre (source : Flickr – Government Press Office, GPO, image modifiée). Sartre a inventé un existentialisme d’un nouveau genre, centré sur la liberté radicale et la responsabilité individuelle, exploré dans des œuvres comme L’Être et le Néant(1943) et La Nausée (1938).
Indépendance
Pour affirmer cette liberté, il faut avant tout être indépendant. Lorsqu’un rôle est imposé, ou lorsque l’humain consent à se l’imposer7, il n’y a plus de choix, plus de réflexion, plus de conséquences assumées, et donc plus de responsabilités. La liberté disparaît. En s’affranchissant des majors qui dictent ce que l’on doit faire ou être, l’artiste refuse la soumission passive à l’autorité : « J’dois des comptes à personne », « Planter le PDG », « On crache à la gueule du CEO », « On pisse sur leurs empires ». En s’affranchissant des barrières musicales, les artistes refusent de se réfugier dans des identités fixes et sans prise de risque. Femtogo peut chanter, parler (grâce au Bar to Barz) ou pleurer dans un même morceau. Neophron varie les productions. Instrumental pop-rock. Rap. Variété. Des glitchs. Des cris. La guitare acoustique de Reivilose. Des mix saturés. Une voix fausse…. bref, la liberté.
Ne pas devenir des surhommes. Ne pas devenir plus qu’humain mais pleinement humain. Ne plus se camoufler. Crier sa condition humaine. « On les nique comme à Stonewall », le « Tuck », le « jock » : une langue queer qui refuse le virilisme imposé. Ptite Sœur joue avec sa voix, provoque, affirme sa dysphorie. Femtogo chante son homosexualité, risquant de « niquer sa vie sur [ce] plotwist » / ce coming-out, lui qui auparavant, utilisait le pronom « elle » dans ses chansons d’amour. Album suicide. Album authentique. Affirmer devient un acte de résistance. Le courage n’est pas ici celui du conquérant, ni celui du martyr, mais celui du crucifié arrachant les clous de ses mains pour planter le centurion Longin.
Saint Longin perçant le flanc du Christ avec sa lance (image modifiée), Musée national San Marco, Florence. Selon l’Évangile de Jean, il le fait pour s’assurer de la mort de Jésus.
Résilience
Pour affirmer cette liberté, il faut enfin s’ouvrir au monde. Aucun Dieu, aucune institution ne viendra aider les marginalisés. Alors l’entraide devient la seule transcendance possible.
Tout le projet est imbibé de résilience.
100 000 Lumen — « Y a d’l’espoir les mômes, y en aura toujours, personne ne nous a abattu, personne nous abattra » — jusqu’à Le Môme — « Aujourd’hui ça va un petit peu mieux » —, en passant par Puke Something — « La porte de sortie, bâtard, ce n’est peut-être pas la mort » —, par le décalage syncopé de Hank J. — « Regarde maman, c’est ma p’tite gueule en haut partout sur les écrans, ton fils s’en est sorti, alors qu’de base, on partait à l’HP » —, par le réemploi de la fable de La Fontaine8 — « le roseau se plie et reviendra les fouetter » —, ou encore dans G. Mckenna — « Avec le F, on construit des écoles, bientôt on vous apprendra comment on survit du gouffre ».
L’auditeur comprend. L’anormalité n’est pas en lui mais dans les normes qui le jugent. La musique devient un refuge. Une nouvelle communauté. Ceux qui se sont relevés parlent à ceux restés au sol. La phrase « on continuera de s’afficher pour les trois du fond de la classe » capture cette dynamique. Les artistes s’exposent, non pour représenter tout le monde mais pour que tout le monde soit représenté.
L’outro de Ptite Sœur dans Puke Something offre le coup de grâce existentialiste :
« On est nés beaux, le monde nous a rendus moches. Maintenant, c’est à nous de rendre le monde plus beau. Et si ce n’est pas plus beau, ce sera au moins plus vrai. […]C’est l’heure de vous reconnecter à votre sensibilité. Brisez le pattern, bande de zgegs. Transformez la boucle en spirale ascendante. Personne n’est parfait, et encore moins votre image, alors, n’attendez pas qu’un ange vienne vous sauver, et soyez l’ange. »
La résilience est le fil conducteur du projet. Ptite Sœur et Femtogo sont nés, ont été étiquetés, puis brutalisés. En se cachant, ils ont refusé l’omniscience de leurs parents. A force de prier en vain, ils ont refusé l’omnipotence de Dieu. Et en s’assumant, ils ont accepté leur essence.
Rejeter la tutelle institutionnelle et divine revient à poser un principe, l’humain n’a que lui-même pour maître.
Un autre monde naît de cette affirmation. À la place des tables de la loi, il y aurait inscrit trois mots : Liberté, Égalité, Fraternité.
Ce triptyque, devenu un mantra républicain, est souvent interprété sous le prisme de la primauté du concept d’égalité. L’individu doit brider sa différence pour faire société. Une fois fait, il peut s’épanouir. Le concept de liberté est donc abstrait, encadré par les institutions, et la fraternité n’est que l’héritage d’un idéal humaniste.
Avec Pretty Dollcorpse, la perspective s’inverse. La liberté revient à assumer ses singularités. La fraternité n’exige plus la conformité, mais seulement la reconnaissance des altérités de l’autre. Et l’égalité devient le lien entre l’individuel et le collectif, entre la liberté et la fraternité.
Liberté Égalité Fraternité
Quand les sociétés humanistes optent pour une politique du gène, affirmant que tous les humains sont identiques donc égaux (avec pour conséquence l’homogénéisation des individus), la possible traduction du propos de l’album s’oriente vers une politique des allèles : si tous les humains sont différents, alors aucune différence, même majoritaire, ne peut dominer. Mieux encore, reconnaître les différences permet de fonder une équité réelle.
L’auto-détermination est organisée par les humains eux-mêmes. Le salut de l’homme ne vient plus du Ciel ou d’un État, il se tisse entre les vivants. La rédemption n’est pas une promesse mais un travail. La République, réinvestie par Pretty Dollcorpse, n’a ni Dieu, ni institution. Elle devient anarchie. ▪